1908, Boulogne-sur-Seine. Le banquier et philanthrope Albert Kahn offre un appareil photographique et une caméra à Albert Dutertre, son jeune chauffeur. Pourquoi ce cadeau ?
La réponse se trouve dans la lettre que Kahn lui écrit bientôt : "Petit, prenez deux jours de congé pour aller embrasser vos parents, car nous partons vendredi 13 novembre pour aller au Japon, en effectuant le tour du monde" !
Les deux hommes partent ainsi pour un long déplacement professionnel qui sera immortalisé par Dutertre. À leur retour, ils disposent de 3 500 prises de vue et d’1h30 de film, ce qui donne à Albert Kahn une idée… Ce passionné de voyages veut constituer les Archives de la Planète, rien que ça.
Il y voit l’occasion d’immortaliser les bouleversements de son époque et d’œuvrer pour la paix entre les nations, en aidant les peuples à se connaître. Et pour mener à bien ce projet documentaire colossal, le banquier s’appuie entre autres sur un procédé de photographie en couleurs, l’autochrome.
Tout juste inventée par les frères Lumière, la technique repose sur la combinaison de grains de fécule de pomme de terre colorés et d'une émulsion photosensible classique (c'est-à-dire réagissant à la lumière). Les deux matériaux sont déposés sur une plaque de verre ensuite placée dans l’appareil photographique. Tout est alors prêt pour la prise de vue !
Reste à obtenir que les modèles se tiennent bien en place, car la technique exige de longs temps de pose…
Formés à cette méthode et sous la direction scientifique du géographe Jean Brunhes, une douzaine d’opérateurs sillonnent le monde avec des milliers de plaques de verre, constituant un bagage lourd et fragile. Ils arpentent une cinquantaine de pays, du site antique de Palmyre en Syrie aux usines allemandes, en passant par la tribu algérienne des Ouled Naïl.
Les images s'accumulent, constituant progressivement une collection unique par la technique utilisée, la variété des sujets et leur volume exceptionnel.
Au bout de vingt ans, les Archives de la Planète comprennent une centaine d’heures de film et quelque 72 000 clichés en couleur… dont certains que nous devons à Albert Dutertre, notre jeune chauffeur !
Réalisés entre 1909 et 1931, ces photographies et ces films nous ouvrent la porte d’une époque disparue… que vous pouvez explorer au musée départemental Albert-Kahn. Située à Boulogne-Billancourt, en région parisienne, l'ancienne propriété d’Albert Kahn permet de découvrir l’œuvre de ce banquier pas comme les autres.
Le musée fait aussi dialoguer l'héritage d'Albert Kahn avec l'époque contemporaine au travers d'une riche programmation : expositions temporaires, festival de photographie contemporaine, résidences d'artistes... Pour finir, les visiteurs peuvent se mettre au vert en explorant les jardins qui entourent le bâtiment conçu par l'architecte japonais Kengo Kuma.