Où l’on découvre des artistes qui se cachent en s’exposant en vitrine.
Années 1950. Les vitrines d’un magasin de New York s’ornent de grands panneaux aux formes poétiques. Tous sont signés d’un inconnu, un certain Matson Jones. Mais existe-t-il vraiment ?
Eh non, il s’agit d’un pseudonyme ! En réalité, ces œuvres ont été faites à quatre mains par un couple de jeunes artistes, Robert Rauschenberg et Jasper Johns.
Rachel Rosenthal, Robert Rauschenberg et Jasper Johns dans leur atelier à New York, 1954
Ils se rencontrent en 1954, et c’est le début d’une relation amoureuse et créative fusionnelle, mais discrète en raison de l’homophobie ambiante. Les deux hommes s’installent dans le même immeuble new-yorkais. L’idéal pour se voir tous les jours, et ainsi, se conseiller et s’encourager!
À l’époque, c’est l’expressionnisme abstrait qui triomphe aux États-Unis, mais ce courant n’intéresse pas Robert et Jasper. Ils veulent plutôt trouver une autre voie et faire entrer les images de la culture populaire dans leurs œuvres.
Seulement voilà, en attendant le succès, il faut bien vivre... C’est donc en duo qu’ils décident de répondre à des commandes pour des décorations de vitrine.
Pour leurs panneaux, ils utilisent une vieille technique photographique : le cyanotype.
Ils placent des objets et des silhouettes découpées sur du papier photosensible, avant de le laisser à la lumière. Après quelques minutes, la feuille est rincée. Les parties laissées à la lumière deviennent bleues, celles cachées restent blanches. Ainsi, leurs œuvres regorgent de détails qui forment un univers sous-marin fantasmé.
Wallace Kirkland, Robert Rauschenberg devant des cyanotypes terminés, 1951, Special Collections and University Archives, University of Illinois at Chicago
Pas question de signer ce travail "purement commercial" ! Robert et Jasper préfèrent s’effacer derrière un pseudonyme. Et de toute façon, Matson Jones disparaît dès 1958, alors que les artistes commencent à avoir du succès en solo.
Quant à leur couple, il se sépare quelques années plus tard, brisé par l’attention accrue du public. Il n’empêche, ce duo fécond aura créé des œuvres qui ont participé à l’émergence d’un nouveau courant artistique, le "pop art"!
"Ce qui était tendre et sensible est devenu l’objet des ragots." Robert Rauschenberg au sujet de leur séparation