Où l’on assiste à l’ascension d’une entrepreneuse sous l’Ancien Régime.
"Un jeune couple achète des objets en porcelaine dans une foire", vers 1850, estampe publiée dans Un siècle d'histoire de France par l'estampe, 1770-1870. Vol. 159, collection de Vinck, Bibliothèque nationale de France, Paris
1748, Marseille. Pierrette Perrin est en difficulté : son mari, qui dirigeait une petite fabrique de faïence, vient de décéder. Il lui laisse un modeste atelier endetté… Mais celle qu’on surnomme la veuve Perrin va reprendre les choses en main, et ce, en dépit d’une rude concurrence !
Depuis 1700, plus de cent faïenceries ont vu le jour en France et Marseille en compte plusieurs. Dans ce contexte, comment pérenniser la manufacture ?
Premièrement, la veuve Perrin s’assure de contrôler son stock de matière première : elle acquiert une parcelle en bord de mer, riche en sel et sable, indispensables pour produire la faïence.
Ensuite, elle collabore avec d’autres faïenciers, comme Honoré Savy, mettant ainsi en commun leurs moyens de production. L’entrepreneuse n’oublie pas non plus de fidéliser ses ouvriers, en leur construisant des logements près des ateliers.
Et pour séduire la clientèle, comment se démarquer ? Il y a peut-être quelque chose à imaginer avec l’académie de peinture qui vient de naître à Marseille…
Soupière à décor de deux poissons, Manufacture de la Veuve Perrin, deuxième moitié du 18e siècle, 30 x 40 cm. Photo : Maison Richard, DR
Bassin en faïence à décor "aux poissons", Manufacture de la Veuve Perrin, deuxième moitié du 18e siècle, 29 x 37 cm. Photo : Ivoire Nîmes, DR
Effectivement, Honoré Savy en devient membre et la veuve Perrin fait copier les travaux des élèves. Des compositions d’animaux marins, mêlant crabes, moules et rougets débarqués au Vieux-Port, sont dessinées sur la faïence.
Avec des couleurs vives, quelques trompe-l’œil et de spectaculaires formes rocailles (imitant des coquillages ou des rochers), tout est réuni pour séduire la bourgeoisie de l’époque. Grâce à ces investissements, le succès est enfin au rendez-vous : la veuve Perrin exporte ses pièces jusqu’aux Antilles. Les affaires sont si florissantes que l’entrepreneuse rachète une faïencerie concurrente !
Bonbonnière et son présentoir en faïence émaillée, Manufacture de la Veuve Perrin, début du 19e siècle, 16 x 18 cm. Photo : Artpaugée, DR
Mais en 1786, le traité Eden-Rayneval institue le libre-échange avec le Royaume-Uni et accentue la concurrence : les manufactures marseillaises sont fragilisées.
Pourtant, Pierrette Perrin tient bon. Elle poursuit la production jusqu’à son décès à 85 ans, passant à son tour les rênes d’une entreprise qu’elle aura métamorphosée !
"Marseille est tout l’univers… Elle a toujours été florissante." André Chénier