Portrait de Grigori Sturdza, publié dans Acta Musei Tutovensis, Memorialistică, Vol. II, 2016
19e siècle, Roumanie. L’extravagant prince Grigori Sturdza se prend pour un grand musicien. Celui qui critique les œuvres de Wagner a déjà écrit plusieurs partitions réputées... injouables. Mais, au début des années 1870, il a une nouvelle lubie : il souhaite révolutionner la forme des violons.
D’où lui vient cette idée ? En réalité, Sturdza n’est pas tout à fait un pionnier en la matière. Il s’est surtout entiché des instruments fantaisistes imaginés par le Docteur Liharzik, un médecin passionné d’acoustique.
Proposer des nouveautés n’a rien d’inhabituel dans l’histoire de la musique...
Mais, en matière de violons, ce sont les modèles italiens des 17e et 18e siècles, comme les fameux Stradivarius, qui occupent le devant de la scène. Pour espérer rivaliser avec ces instruments, il faut donc proposer une véritable amélioration technique.
Justement, le prince Sturdza rêve d’un violon aux courbes étirées, avec une caisse de résonance bien plus volumineuse que la norme. Cette déformation devrait améliorer l’amplitude et la qualité du son.
Cliquez pour entendre le son d'un violon classique Stradivarius. Photo : Sotheby's via YouTube
Bien sûr, notre prince ne sait pas fabriquer d’instruments. Pour réaliser ce projet étonnant, il fait donc appel au luthier Thomas Zach, qui s’est formé à travers l’Europe centrale avant d’établir son atelier à Vienne. De leur collaboration naît ainsi l’atypique Violino Harpa Forma Maxima.
Thomas Zach et Grigori Sturdza, Violino Harpa Forma Maxima, version de 1874, Philharmonie de Paris, Musée de la Musique. Photo : Claude Germain
Ce qui n’est pas maximal en revanche, c’est l’accueil que reçoit l’instrument lorsque Zach présente son travail à l’Exposition universelle de 1873 à Vienne ! Les critiques ne sont pas du tout convaincus : ils jugent la forme "bizarre" et le son nasillard "étrange et vulgaire"… de quoi mettre en sourdine l’ambition des deux mélomanes.
Pour autant, le travail de Zach ne passe pas inaperçu : il est désormais reconnu comme un grand luthier. Quant à son violon expérimental, il atterrit finalement au musée au rayon des instruments "irréguliers"… Une manière d’amuser les visiteurs, mais sans leur casser les oreilles !
Exposition universelle de 1873 à Vienne, carte postale, Musée d'art moderne et contemporain de la ville de Strasbourg
"Sans ambition il n'y a pas de talent." Nina Berberova